Sunday Silence : le cheval délaissé par l’Amérique , qui a changé le Keiba japonais

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Il n’avait pas le physique idéal. Son pedigree ne faisait pas rêver les éleveurs américains. Son caractère était compliqué. Et, à ses débuts, personne ne semblait vraiment savoir quoi faire de lui.

Pourtant, quelques années plus tard, Sunday Silence allait devenir champion aux États-Unis, avant de traverser le Pacifique et de transformer presque à lui seul l’élevage japonais.

Aujourd’hui, lorsqu’un grand champion japonais apparaît dans un pedigree, il n’est pas rare de retrouver son nom. Deep Impact, Heart’s Cry, Stay Gold, Daiwa Major, Agnes Tachyon, Special Week… Derrière une immense partie de l’histoire moderne du Keiba (les courses de chevaux japonaises), il y a une même origine : Sunday Silence.

Mais pour comprendre pourquoi son nom est devenu si important, il faut revenir au début.

Une naissance ordinaire et des débuts sous de sombres auspices

Le 25 mars 1986, Sunday Silence voit le jour à Stone Farm, dans le Kentucky, l’un des temples mondiaux de l’élevage de chevaux de course.

Sur le papier, son pedigree intrigue plus qu’il ne séduit :

  • Un père talentueux mais ombrageux : Son géniteur, Halo, est un vainqueur de Groupe 1 devenu un étalon influent. Mais Halo est aussi tristement célèbre pour son tempérament réputé vicieux et imprévisible, un trait de caractère que les acheteurs craignent de retrouver chez ses descendants.
  • Une mère au profil modeste : Sa mère, Wishing Well, est une jument courageuse qui a couru au niveau Groupe 2. Cependant, elle ne possède pas la lignée prestigieuse que recherchent les grands investisseurs de l’époque.

Dès ses premiers mois, le poulain accumule les difficultés physiques et ne ressemble en rien à une future star :

  • Un physique ingrat : Loin de l’élégance des futurs champions, le jeune Sunday Silence est un poulain râblé, au poil noir et mat. Ses membres posent problème : il a les jambes arquées, les genoux tournés vers l’intérieur et les pieds particulièrement fragiles.
  • Le drame de la maladie : Alors qu’il n’est encore qu’un jeune poulain au pâturage, il contracte une forme sévère du virus de la diarrhée du poulain. L’infection est si grave qu’il frôle la mort. Le poulain s’en sort de justesse, mais il en ressort amaigri, affaibli 

et accusant un retard de développement par rapport aux autres yearlings de son âge.

  • L’accident de camion : À deux ans, alors qu’il est transporté après avoir été racheté aux ventes par son entraîneur Charlie Whittingham, le chauffeur du van fait une crise cardiaque. Le camion se renverse. Sunday Silence survit miraculeusement sans blessure irréversible. 

C’est ce poulain chétif, au physique imparfait et au tempérament incertain, que son éleveur Arthur B. Hancock III décide malgré tout d’emmener aux ventes de Keeneland au printemps 1987.

Refusé par tous : L’épreuve des ventes aux enchères

Au printemps 1987, alors qu’il a 14 mois, Sunday Silence est présenté à la prestigieuse vente de yearlings de Keeneland, au cœur du Kentucky.

Pour comprendre l’enjeu : une vente de yearlings est le grand rendez-vous où les propriétaires et entraîneurs du monde entier viennent repérer les futurs cracks âgés d’un an. On y recherche une morphologie parfaite, des aplombs impeccables et un papier d’élevage prestigieux.

Sur la piste de présentation, Sunday Silence décourage la plupart des acheteurs :

  • Une morphologie décevante : Le poulain est longuet, manque de masse musculaire, et présente des membres imparfaits (des jambes légèrement arquées, appelées knock-kneed, et des pieds réputés fragiles).
  • Un pedigree jugé ordinaire : Bien que son père Halo soit un étalon reconnu, il a la réputation de transmettre un caractère très difficile. Quant à sa mère, Wishing Well, c’est une brave pouliche de course, mais perçue comme trop modeste pour les standards du haut niveau.

Aucun enchérisseur ne souhaite mettre le prix de réserve. Face au désintérêt général, son éleveur, Arthur B. Hancock III, est contraint de le racheter lui-même pour la somme modeste de 17 000 dollars.

Un an plus tard, au printemps 1988, le poulain a deux ans et est remis en vente après avoir commencé son entraînement précoce (les ventes dites breeze-up, où les poulains courent une courte distance devant les acheteurs). Mais le scénario se répète : malgré un galop correct, son physique atypique continue de faire douter les professionnels. De nouveau délaissé, Hancock doit à nouveau le racheter (cette fois autour de 32 000 dollars).

Acculé financièrement et refusé par le marché, Hancock s’associe alors avec l’entraîneur légendaire de la côte Ouest, Charlie Whittingham, et le docteur Ernest Gaillard. Ensemble, ils décident de garder le cheval, sans savoir que ce poulain rejeté par tous deviendra l’un des plus grands champions de l’histoire du galop.

Un cheval difficile… très difficile

Sunday Silence possède également un caractère bien particulier.

Les témoignages réunis dans tes recherches le décrivent comme un cheval extrêmement joueur et difficile à monter. Plusieurs cavaliers d’entraînement auraient eu toutes les peines du monde à rester sur son dos.

Puis arrive un homme qui va jouer un rôle essentiel dans son histoire : Pat Valenzuela.

Le jockey parvient à établir une relation particulière avec le cheval.

Ce détail peut sembler anecdotique, mais il est essentiel dans les courses hippiques. Un jockey ne fait pas que « diriger » un cheval. Il doit comprendre son rythme, son caractère et sa manière de courir. Avec Sunday Silence, cette relation va permettre de transformer un cheval compliqué en véritable compétiteur.

Et une fois en piste, son caractère devient presque une arme.

Sunday Silence ne veut tout simplement pas laisser les autres passer devant lui.

1989 : la naissance d’un champion

À deux ans, Sunday Silence n’est pas encore une superstar.

Il gagne, mais il n’est pas précoce. Dans le vocabulaire des courses, un cheval « précoce » est simplement un cheval capable d’atteindre rapidement son meilleur niveau dès deux ans.

Sunday Silence va véritablement exploser à trois ans.

Après plusieurs victoires en Californie, il remporte notamment les San Felipe Stakes, une course de Groupe 2, puis le Santa Anita Derby, un Groupe 1.

Un Groupe 1 est le niveau le plus prestigieux des courses de chevaux : ce sont les grandes épreuves qui réunissent les meilleurs compétiteurs d’une génération.

Sunday Silence est désormais l’un des principaux prétendants au Kentucky Derby.

Mais une autre étoile se prépare à l’autre bout des États-Unis.

Elle s’appelle Easy Goer.

Et les États-Unis vont bientôt découvrir l’une des grandes rivalités de leur histoire hippique.

Sunday Silence contre Easy Goer : l’Est contre l’Ouest

Easy Goer est alors considéré comme un phénomène.

Il vient de la côte Est et possède une réputation immense. Sunday Silence, lui, représente davantage la Californie et la côte Ouest.

Deux chevaux. Deux régions. Deux réputations.

Et quatre affrontements qui vont marquer l’année 1989.

Le premier a lieu au Kentucky Derby.

Pour les néophytes, le Kentucky Derby est l’une des trois grandes courses de la Triple Couronne américaine. Les deux autres sont les Preakness Stakes et les Belmont Stakes.

L’objectif est simple : gagner les trois.

Mais personne n’y est parvenu depuis Affirmed en 1978.

Le jour du Kentucky Derby, la piste de Churchill Downs est détrempée.

Et cette météo va jouer un rôle important.

Sunday Silence s’impose avec deux longueurs et demie d’avance sur Easy Goer.

Première manche : Sunday Silence.

Deux semaines plus tard, direction Baltimore pour les Preakness Stakes.

Cette fois, la piste est sèche.

Les deux chevaux sont presque côte à côte dans la ligne droite.

Easy Goer revient sur Sunday Silence.

Mais Sunday Silence refuse de céder.

Il gagne finalement d’un nez.

Pour comprendre ce que cela représente, imaginez deux chevaux courant à pleine vitesse, séparés par quelques centimètres seulement au moment où ils franchissent la ligne d’arrivée.

Sunday Silence mène désormais 2-0 dans leur duel.

Et il ne lui reste plus qu’une course à gagner pour entrer dans l’histoire.

Le rêve de la Triple Couronne s’effondre

La troisième manche se déroule à New York, dans les Belmont Stakes.

C’est la course qui doit permettre à Sunday Silence de décrocher la Triple Couronne.

Mais Easy Goer n’a pas dit son dernier mot.

Sur sa piste, il prend sa revanche de manière spectaculaire.

Sunday Silence termine deuxième.

Et pas d’une courte tête.

Easy Goer gagne par huit longueurs.

La Triple Couronne échappe donc à Sunday Silence.

Pourtant, cette défaite ne va pas effacer son année.

Au contraire.

Sunday Silence remporte ensuite le Super Derby, puis retrouve Easy Goer quelques mois plus tard dans la Breeders’ Cup Classic, l’une des plus grandes courses américaines.

Cette fois, la scène est presque parfaite.

Les deux rivaux se retrouvent une dernière fois.

Et Sunday Silence gagne encore.

D’une encolure.

Le score final entre les deux champions est donc de 3 victoires à 1 pour Sunday Silence.

Cette victoire lui permet de décrocher le titre de Cheval de l’Année 1989 aux États-Unis.

Le cheval que personne ne trouvait vraiment exceptionnel est devenu le meilleur cheval de course américain de son année.

Mais son histoire américaine est presque terminée

Une blessure va changer l’histoire du Keiba

À quatre ans, Sunday Silence continue de courir.

Il remporte encore le Californian Stakes, une course de Groupe 1, avant de terminer deuxième de la Hollywood Gold Cup.

Puis une blessure aux ligaments met brutalement fin à sa carrière.

Son bilan est impressionnant :

14 courses, 9 victoires et 5 deuxièmes places.

Il est ensuite admis au Hall of Fame des courses américaines en 1996.

Normalement, l’histoire pourrait s’arrêter là.

Un champion américain devient reproducteur.

Mais Sunday Silence va prendre un chemin inattendu.

Direction le Japon.

Le pari japonais

À cette époque, Sunday Silence n’est pas considéré aux États-Unis comme l’immense reproducteur que nous connaissons aujourd’hui.

C’est ici qu’intervient Zenya Yoshida, l’un des grands noms de l’élevage japonais et fondateur de la dynastie Shadai.

Yoshida avait déjà acheté une participation dans Sunday Silence pendant sa carrière de course.

Après la blessure du cheval, il décide de miser davantage sur lui.

Il finit par racheter les parts restantes pour devenir son propriétaire.

Le montant total atteint 10 millions de dollars.

Pour les éleveurs américains de l’époque, ce prix paraît énorme pour un cheval dont le potentiel comme étalon (un mâle utilisé pour la reproduction) reste incertain.

Pour Yoshida, c’est un pari.

Et il va devenir l’un des paris les plus importants de toute l’histoire des courses japonaises.

Sunday Silence rejoint alors Shadai, sur l’île d’Hokkaidō.

Et c’est là que sa véritable révolution commence.

Dans l’élevage, un étalon est jugé sur la qualité de sa descendance.

Autrement dit : il ne suffit pas d’avoir été un grand cheval de course. Il faut être capable de transmettre ses qualités à ses poulains.

Sunday Silence va faire beaucoup plus que cela.

Dès ses premières productions, ses descendants commencent à gagner.

En 1995, il devient pour la première fois étalon tête de liste au Japon.

Un « étalon tête de liste » est simplement le reproducteur dont les produits ont accumulé les meilleurs résultats et les meilleurs gains sur une saison.

Et Sunday Silence va conserver cette première place sans interruption jusqu’en 2007.

Treize titres consécutifs.

Treize années pendant lesquelles son nom domine l’élevage japonais.

Et le plus impressionnant, c’est que Sunday Silence meurt en 2002.

Il continue pourtant à être numéro un pendant encore cinq années.

Pourquoi ?

Parce que ses poulains continuent de courir.

Et certains d’entre eux sont eux-mêmes en train de devenir des champions.

Deep Impact : la relève devient une légende

Parmi tous ses fils, un nom va devenir incontournable :

Deep Impact.

En 2005, Deep Impact réalise quelque chose d’exceptionnel.

Il remporte la Triple Couronne japonaise, c’est-à-dire les trois grandes courses réservées aux mâles de trois ans : le Satsuki Shō, le Tokyo Yūshun (Japanese Derby) et le Kikuka Shō.

Il devient également Cheval de l’Année au Japon.

Mais surtout, Deep Impact deviendra lui-même un étalon extraordinaire.

Il remportera neuf titres consécutifs de Champion Sire au Japon, transmettant à son tour le sang de Sunday Silence à une nouvelle génération de champions.

Et c’est ici que l’histoire devient vertigineuse.

Sunday Silence n’est plus seulement un champion.

Il est devenu une lignée.

Deep Impact n’est évidemment pas le seul fils remarquable de Sunday Silence.

On retrouve également :

  • Heart’s Cry, vainqueur de la Japan Cup et de l’Arima Kinen ;
  • Zenno Rob Roy, vainqueur de la Japan Cup, de l’Arima Kinen et du Tenno Shō ;
  • Special Week, vainqueur du Japanese Derby, de la Japan Cup et de plusieurs Tenno Shō ;
  • Agnes Tachyon, devenu à son tour étalon tête de liste au Japon ;
  • Daiwa Major, plusieurs fois vainqueur au plus haut niveau ;
  • Stay Gold, notamment vainqueur de la Hong Kong Vase et de la Dubai Sheema Classic ;
  • Manhattan Cafe, vainqueur du Kikuka Shō, de l’Arima Kinen et du Tenno Shō.

Et ce n’est que la première génération.

Les fils de Sunday Silence deviennent eux-mêmes pères de champions.

Puis leurs descendants continuent à gagner.

C’est ce que l’on appelle une lignée mâle : une succession de générations où un étalon transmet son patrimoine génétique à ses fils, qui peuvent ensuite devenir eux-mêmes reproducteurs.

Au Japon, cette lignée deviendra tellement importante qu’elle sera désignée sous le terme Sunday-kei, littéralement la « lignée Sunday ».

Quand un cheval change les règles du jeu

L’impact de Sunday Silence ne se mesure donc pas seulement au nombre de champions qu’il a produits.

Il a aussi changé la manière dont les éleveurs japonais réfléchissaient à leurs croisements.

Plus Sunday Silence produit de champions, plus ses filles deviennent précieuses pour l’élevage.

Mais cela crée progressivement un nouveau problème.

Si une grande partie des meilleures juments japonaises possède du sang de Sunday Silence, il devient plus difficile de les faire reproduire avec les fils de Sunday Silence sans rapprocher excessivement les mêmes ancêtres dans le pedigree.

Les éleveurs japonais doivent donc rechercher d’autres lignées capables de se croiser avec la lignée Sunday.

C’est notamment l’une des raisons pour lesquelles des reproducteurs issus d’autres familles, comme Kingmambo et King Kamehameha, vont prendre une importance considérable dans l’élevage japonais.

Autrement dit, Sunday Silence n’a pas seulement produit des champions.

Il a obligé tout un pays à repenser la façon de fabriquer les champions de demain

Son influence dépasse même le Japon

L’histoire aurait déjà été extraordinaire.

Mais le sang de Sunday Silence ne s’est pas arrêté aux frontières japonaises.

Ses descendants ont commencé à gagner sur les plus grandes scènes internationales.

Et plusieurs générations plus tard, son influence est toujours visible.

Un exemple particulièrement parlant est Auguste Rodin.

Son père est Deep Impact.

Sa mère, Rhododendron, est une championne européenne issue de la célèbre maison Coolmore.

Auguste Rodin porte donc directement dans son pedigree l’héritage de Sunday Silence, plusieurs générations après sa naissance.

Il est d’ailleurs remarquable de voir à quel point Auguste Rodin ressemble physiquement à son ancêtre américain.

C’est l’une des choses fascinantes avec les pedigrees : un cheval disparu depuis des décennies peut continuer à être présent, génération après génération, dans les champions que nous regardons courir aujourd’hui.

Une fin tragique et la naissance d’une légende éternelle

Devenu la véritable vedette de l’élevage japonais à la Shadai Stallion Station sur l’île de Hokkaidō, Sunday Silence continue d’honorer des saillies jusqu’au début des années 2000. Mais au sommet de sa gloire d’étalon, la fatalité le rattrape.

En mai 2002, le champion est frappé par une grave infection :

  • La fourbure et la défaillance physique : Tout commence par une infection bactérienne à une jambe (une phlegmon), qui dégénère rapidement en fourbure — une inflammation extrêmement douloureuse des tissus du pied, particulièrement redoutable chez le cheval.
  • Le combat de quatre mois : Malgré plusieurs interventions chirurgicales, des soins intensifs et la mobilisation des meilleurs vétérinaires du pays, son état empire progressivement. Incapable de supporter son propre poids, son cœur finit par céder.

Le 19 août 2002, Sunday Silence s’éteint à l’âge de 16 ans des suites d’un arrêt cardiaque.

Sa mort provoque une vive émotion au Japon, où il est enterré au Shadai Stallion Station, le complexe où il est devenu un mythe.

Il n’aura donc jamais vu l’ensemble de l’ampleur de son héritage.

Mais ses descendants, eux, ont continué à remplir les hippodromes japonais.

Deep Impact.

Heart’s Cry.

Stay Gold.

Daiwa Major.

Agnes Tachyon.

Special Week.

Puis les descendants de ces champions.

Et encore ceux des générations suivantes.

En quelques années, le cheval américain que les éleveurs de son pays avaient largement sous-estimé était devenu l’une des fondations du pur-sang  japonais moderne.

Par はのい — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=8046299

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