Avant que le nom de l’Aga Khan ne devienne indissociable de certains des plus grands champions du galop français, il y eut un homme : Aga Khan III.
Son histoire dans les courses commence au début du XXe siècle et va profondément marquer l’élevage et les grandes compétitions européennes. Propriétaire, éleveur et passionné de génétique, il va construire une véritable dynastie hippique, dont l’influence se ressent encore aujourd’hui dans les pedigrees des chevaux de course.

Par Chicago Daily News negatives collection, DN-0004613. Courtesy of the Chicago Historical Society. — This Photo published in Chicago Daily News, 1907 Feb. 11. Site as Chicago Daily News negatives collection, DN-0004613. Courtesy of the Chicago Historical Society., Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=436034 modifié
Pour comprendre l’histoire des Aga Khan Studs, il faut donc commencer par lui.
Une rencontre qui change tout
En 1904, le jeune Aga Khan III découvre véritablement les courses anglaises grâce à Lord Wavertree, grand propriétaire et éleveur britannique.
Cette rencontre va être déterminante.
L’Aga Khan III s’intéresse rapidement au fonctionnement du Thoroughbred (le Pur-Sang anglais), mais aussi à ce qui se passe derrière les courses : la sélection des reproducteurs, les pedigrees et la transmission des qualités sportives.
Il ne voit pas simplement le cheval de course comme un athlète.
Il s’intéresse également à ce qui peut permettre de produire le prochain champion.
Cette approche va devenir l’une des caractéristiques fondamentales de son élevage.
1921-1922 : les premiers chevaux
Il faudra cependant attendre les années 1920 pour voir son projet prendre véritablement forme.
En 1921, ses premiers yearlings sont achetés, notamment Teresina et Cos.
Puis, en 1922, arrive une jument qui va devenir l’une des figures fondatrices de l’élevage : Mumtaz Mahal.

Par Uncredited photographer — Illustrated Sporting and Dramatic News – Saturday 06 September 1924, pg. 538., Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=114060411
Achetée aux ventes alors qu’elle est encore yearling, cette petite jument grise va connaître une carrière exceptionnelle sur les pistes avant de devenir une poulinière particulièrement importante pour l’élevage Aga Khan.
Son influence va traverser les générations.
Et c’est justement là que l’histoire de l’Aga Khan III devient particulièrement intéressante : ses succès ne reposent pas uniquement sur quelques champions, mais sur la constitution de familles de chevaux capables de produire des gagnants génération après génération.
1924 : les premiers grands succès
L’investissement porte rapidement ses fruits.
En 1924, l’Aga Khan III décroche son premier titre de tête de liste des propriétaires en Angleterre.
La même année, ses chevaux remportent deux classiques britanniques :
Diophon s’impose dans les 2,000 Guineas, tandis que Salmon Trout remporte le St Leger.
Un Classic est une course majeure réservée à une génération donnée. Les grandes classiques britanniques, comme les 2,000 Guineas, le Derby et le St Leger, occupent alors une place centrale dans le calendrier international.
L’Aga Khan III vient donc de s’installer directement au sommet du Turf britannique.
Et ce n’est que le début.
Des haras en Irlande et en France
L’Aga Khan III comprend rapidement qu’un grand propriétaire doit également maîtriser son élevage.
En 1923, il achète le Sheshoon Stud, dans le comté de Kildare, en Irlande.
Puis, en 1927, il acquiert le Haras de Saint-Crespin, en Normandie.
Son organisation devient progressivement internationale : les chevaux peuvent être élevés en Irlande ou en France et courir sur les plus grands hippodromes européens.
Cette implantation va devenir essentielle pour la suite de l’histoire.
1930 : Blenheim offre le premier Derby
En 1930 arrive l’une des premières grandes victoires historiques de l’écurie.
Blenheim remporte le Derby d’Epsom.
C’est le premier Derby remporté par l’Aga Khan III.

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Blenheim n’était pourtant pas le cheval que tout le monde attendait. Il s’impose devant son compagnon d’écurie Rustom Pasha, qui bénéficiait d’une meilleure réputation avant la course.
Mais l’Aga Khan III vient de remporter l’une des courses les plus prestigieuses du monde.
Blenheim deviendra ensuite un étalon majeur aux États-Unis et sera notamment tête de liste des étalons américains en 1941.
Ce détail est important : les champions de l’Aga Khan ne restent pas forcément sur les pistes.
Ils vont également contribuer à transformer l’élevage mondial.
1935 : Bahram entre dans l’histoire
Mais le véritable chef-d’œuvre sportif de l’Aga Khan III arrive cinq ans plus tard.
Son nom est Bahram.

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Né en 1932, ce cheval élevé par l’Aga Khan III reste invaincu au cours de sa carrière.
En 1935, il remporte successivement :
- les 2,000 Guineas ;
- le Derby d’Epsom ;
- le St Leger.
Il réalise ainsi la Triple Couronne anglaise.
Cette performance est exceptionnelle : Bahram est le seul cheval à avoir remporté la Triple Couronne britannique entre les deux guerres mondiales.
Son entraîneur, Frank Butters, le considérait comme le meilleur cheval qu’il ait jamais entraîné.
Et pourtant, Bahram avait la réputation d’être particulièrement paresseux à l’entraînement.
Une contradiction assez amusante pour un cheval qui ne connaîtra jamais la défaite en compétition.
Mahmoud et le Derby le plus rapide
L’année suivante, l’Aga Khan III remporte de nouveau le Derby d’Epsom.
Cette fois avec Mahmoud.

By Frank Thomas Griggs (1881-1940) – Scan by Froggerlaura from Lady Wentworth, « Thoroughbred Racing Stock, » 1938, plate 127, Public Domain, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=18488552
Le poulain s’impose devant son compagnon d’écurie Taj Akbar, permettant à l’Aga Khan de réaliser quelque chose d’exceptionnel : ses chevaux occupent les deux premières places du Derby.
Mahmoud établit également un temps remarquable de 2 min 33,8 s, qui constitue alors le meilleur temps enregistré manuellement dans l’histoire de la course.
Encore une fois, l’histoire ne s’arrête pas à la piste.
Mahmoud deviendra tête de liste des étalons aux États-Unis en 1946.
La guerre et la vente de ses champions
La Seconde Guerre mondiale va cependant bouleverser la gestion de l’élevage.
En 1940, pour des raisons financières, l’Aga Khan III vend Bahram et Mahmoud pour un total de 60 000 livres.
Blenheim était déjà parti aux États-Unis, où il allait devenir un étalon de premier plan.
Ces ventes montrent une réalité parfois méconnue des courses : un champion peut avoir une deuxième carrière extrêmement importante après avoir quitté les hippodromes.
Pour un éleveur, la valeur d’un cheval ne s’arrête donc pas forcément à ses victoires.
Elle peut se mesurer à ce qu’il transmettra à sa descendance.
Migoli et l’Arc de Triomphe
Après la guerre, l’écurie retrouve progressivement son activité.
Et le grand objectif devient désormais de briller également en France.
En 1948, Migoli remporte le Prix de l’Arc de Triomphe.
C’est le premier succès de l’Aga Khan III dans cette course mythique.
Le Prix de l’Arc est alors déjà considéré comme l’une des grandes épreuves internationales du calendrier.
L’Aga Khan III possède désormais des champions capables de s’imposer aussi bien en Angleterre qu’en France.
Nasrullah : un champion sur les pistes, une légende au haras
Parmi les chevaux élevés par l’Aga Khan III figure également Nasrullah, né en 1940.
Son importance se révélera surtout après sa carrière de course.
Nasrullah deviendra l’un des étalons les plus influents de l’histoire du Pur-Sang, notamment aux États-Unis.
C’est un parfait exemple de la philosophie développée par l’Aga Khan III : construire un élevage dont l’influence dépasse largement la carrière des chevaux sur les hippodromes.
Une victoire peut durer quelques minutes.
Une grande lignée peut, elle, influencer l’élevage pendant plusieurs générations.
Tulyar : le dernier grand Derby de l’Aga Khan III
En 1952, l’écurie connaît encore une année exceptionnelle grâce à Tulyar.
Le cheval remporte cette année-là :
- le Derby d’Epsom ;
- les King George VI & Queen Elizabeth Stakes ;
- les Eclipse Stakes ;
- le St Leger.
Tulyar est alors désigné Cheval de l’année 1952 en Grande-Bretagne.

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Avec cette victoire, l’Aga Khan III atteint cinq succès dans le Derby d’Epsom.
Un record exceptionnel pour l’époque.
Tulyar sera finalement vendu à l’Irish National Stud, malgré une offre américaine plus élevée. L’Aga Khan III souhaitait alors que le cheval reste dans l’élevage britannique.
Deuxième Arc et fin d’une époque
En 1952, l’Aga Khan III connaît également un autre grand succès français avec Nuccio, vainqueur du Prix de l’Arc de Triomphe.
Il possède donc deux victoires dans l’Arc :
Migoli en 1948 et Nuccio en 1952.
À cette époque, son élevage a produit des chevaux capables de gagner les plus grandes courses britanniques, françaises et internationales.
Mais une nouvelle génération se prépare déjà à prendre le relais.
1957 : la disparition de l’Aga Khan III
L’Aga Khan III meurt en 1957.
Il laisse derrière lui bien plus qu’une collection de chevaux de course.
Il a construit une véritable méthode d’élevage, développé des haras en Europe et surtout constitué des familles de chevaux dont certaines vont continuer à influencer le Pur-Sang pendant des décennies.
Ses activités hippiques sont alors reprises par son fils, le Prince Aly Khan.
Quelques années plus tard, après la disparition du Prince Aly Khan en 1960, son petit-fils Karim Aga Khan IV prendra à son tour la tête de l’écurie.
Une nouvelle période de l’histoire des couleurs Aga Khan commencera alors.
Pourquoi l’Aga Khan III compte encore aujourd’hui
Lorsqu’on regarde aujourd’hui une course de haut niveau, il est facile de penser que l’histoire commence avec le cheval qui se trouve dans les stalles de départ.

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Pourtant, derrière un champion se cachent souvent plusieurs générations d’éleveurs, de poulinières et d’étalons.
L’histoire de l’Aga Khan III en est probablement l’un des meilleurs exemples.
Mumtaz Mahal, Bahram, Blenheim, Mahmoud, Tulyar ou Nasrullah ne sont pas seulement les noms de chevaux ayant remporté de grandes courses.
Ils représentent les premières grandes pierres d’un édifice qui continuera à évoluer après la disparition de leur propriétaire.
C’est cette continuité qui explique en partie pourquoi le nom Aga Khan est devenu l’un des plus reconnaissables de l’élevage mondial.
Et lorsqu’un cheval portant aujourd’hui les couleurs vertes et rouges de l’écurie entre en piste, il ne représente donc pas simplement une casaque.
Il porte derrière lui plus d’un siècle d’histoire du Pur-Sang.
Les chiffres à retenir
1921 — premiers achats de yearlings
1922 — achat de Mumtaz Mahal
1924 — premier titre de tête de liste des propriétaires en Angleterre
1930 — premier Derby d’Epsom avec Blenheim
1935 — Triple Couronne avec Bahram
1936 — Derby avec Mahmoud
1948 — premier Prix de l’Arc de Triomphe avec Migoli
1952 — Derby et grandes victoires de Tulyar, puis deuxième Arc avec Nuccio
1957 — disparition de l’Aga Khan III
À retenir : avant d’être une institution majeure du galop français, l’écurie Aga Khan est née d’une ambition internationale : créer un élevage capable de produire des chevaux de premier plan et de faire vivre leurs lignées sur plusieurs générations. C’est cette vision qui constitue probablement l’héritage hippique le plus durable de l’Aga Khan III.